« L’oiseau-forêt » de Michel Munier

Le film de Vincent Munier « Le chant des forêts », sorti en décembre dernier, a été « le » grand événement cinématographique des amoureux de la nature. La Presse nationale et le grand public ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, le succès ayant dépassé très largement le cercle habituel des simples amateurs de documentaires animaliers.

Ce film fait la part belle à l’affût, cette technique un peu particulière qui fait que l’on ne cherche pas à approcher l’animal mais que l’on se fond dans la nature en espérant au contraire que les êtres vivants viennent à soi, dans l’intimité la plus parfaite.

Sur le sujet de l’affût, j’avais écrit un petit article à propos d’une citation magnifique de Vincent Munier que j’avais relevée lors d’une expo aux Salines royales d’Arc-et-Senans. La citation est tellement belle que je la répète aujourd’hui, excusez-moi pour cette redite :

Il m’arrive très rarement de rencontrer des naturalistes ou des photographes qui pratiquent ce mode d’approche de la nature. Et quand j’en rencontre, je me rends compte qu’ils ont tous été formés à « la vieille école », celle des deux grands naturalistes Suisses du 20ème siècle qu’ont été Paul Géroudet et Robert Hainard.

Le film de Vincent Munier relate aussi la transmission entre trois générations et l’on y voit Michel, le père de Vincent, qui est à l’origine de cette passion qui rejaillit sur les générations suivantes.

Je viens de lire le livre de Michel Munier « L’oiseau-forêt » consacré au Grand Tétras (que l’on appelle aussi Grand Coq de Bruyère) et j’ai été bouleversé à sa lecture.

Ce livre m’a été prêté par Christophe au printemps dernier, à un moment où je n’allais pas trop bien d’un point de vue santé. Christophe m’a alors dit un truc du genre « j’ai un livre pour toi, ça va te faire du bien, je te l’amène ! ».

Je n’ai lu ce livre que cet été. D’ailleurs, une fois la première page commencée, je ne l’ai pas lu, je l’ai dévoré !

Michel Munier a passé depuis le tout début des années 70 un temps fou à observer les parades nuptiales des Grands tétras. La technique de l’affût a été poussée à un point sans doute inégalé, chaque séance durant 18H, de la fin de l’après-midi à 17H jusqu’au lendemain en fin de matinée à 11H, soit à chaque fois 18H d’affilée. Et il y a eu, au fil des décennies plus de 800 nuits de la sorte. Impressionnant non !?!

On l’avait déjà compris dans le film, mais on le comprend sans doute encore plus dans le livre : voilà l’univers dans lequel Vincent Munier a été baigné depuis sa tendre enfance. Son père est une sorte d’extra-terrestre (tellement tout ça semble décalé à notre époque) comme notre monde en manque cruellement ! Une personne rare capable de garder le même œil émerveillé au bout de 800 séances d’affût. J’aime ! Et Christophe ne s’y était pas trompé : ça fait un bien terrible de lire ce livre !

L’un des aspects du livre que j’ai le plus apprécié, c’est sa dualité, notamment dans le fait d’être capable de continuer à jouir de tout son être du magnifique spectacle qu’offre le Grand coq qui est en train de parader … tout en sachant pertinemment que c’est la fin inexorable d’un monde qui a vécu et que ce grand tétras est sans doute le tout dernier du massif des Vosges. L’un des derniers chapitres du livre s’appelle justement, et pour cause, « magique et tragique ».

Il y aurait évidemment beaucoup de choses admirables à dire sur cet ouvrage. Mais pour continuer sur le thème de l’affût dont j’ai parlé en début d’article, j’ai choisi de vous citer (car j’adore taper avec mon clavier les textes que j’apprécie) trois passages du livre consacrés à la manière dont Michel Munier ressent les forces naturelles qui rythment, avec beaucoup de violence parfois, ses longues séances d’affût.

A propos du silence (page 146 du livre) :
« Mes longues nuits dans la montagne m’ont rendu familier des différentes vibrations du silence, façonnées par l’atmosphère du temps. Il est feutré lorsque la neige est légère, étouffé lorsqu’elle est épaisse. les gelées qui durcissent le sol le rendent plus aérien mais, lorsque le givre gaine les rameaux, il se fait limpide ; dans l’humidité des brouillards denses, je le perçois comme enveloppé. Aux aurores des matins frais, quand la rosée perle les végétaux, il est léger, innocent, dansant, mais quelques soient les conditions, il m’apaise toujours. J’entends le silence, le respire, le ressens. Ma vie a un sens. »

A propos de la pluie (page 172)
« J’écoute le son des gouttes, j’imagine une musique, des instruments. Elles tombent avec une régularité précise et produisent sur ma toile des notes qui claquent comme un xylophone africain et rythment une mélodie cantique. Puis, d’autres chutent en files indiennes et crépitent comme un roulement de tambour. Des sons plus sourds, plus enveloppés proviennent sûrement des gouttes qui martèlent la boue de la petite mare proche, comme sur un tambourin amérindien. Je fredonne un air en harmonie avec la cadence et me laisse charmer par cette ritournelle qui n’en finit pas de me bercer, sans que je puisse trouver le sommeil. Alors je m’abandonne à penser aux priants des dieux de la Terre et du ciel. Au cœur de ce sanctuaire s’égrènent le chapelet des bénédictins, les litanies des cisterciens, les psalmodies des moines bouddhistes, les incantations chamaniques. Tout est prière dans la nature : les chants, louange ; les cris, imploration ; le vent, supplication : la pluie, mantra. »

A propos du vent
(page 212)
« Au soir du 16 avril, la bise souffle. Sous les jeux de lumière orangée du soleil couchant, elle m’offre le cadeau d’un magistral concert.
Le chant des grives est couvert par celui des rameaux qui sifflent dans le vent. Les cimes chantent, murmurent, hurlent sous les fortes rafales, puis entonnent un son plus doux quand elles s’apaisent. Lorsque le souffle ondule, c’est le chant de l’océan. L’infatigable maestro dirige toute la nuit. Lorsqu’il faiblit, j’espère la fin du concert pour un temps de repos, mais c’est seulement en intermède.
Chaque arbre devient instrument : jeunes souples, vieux raidis par l’âge, résineux, feuillus, baliveaux, même les touffes d’herbes sèchent qui tourbillonnent…
Tout près de moi, un sapin déraciné est appuyé sur un autre de même taille, qui le supporte depuis plusieurs années. Ils sont comme des soldats, des compagnons d’armes, comme deux frères blessés qui se soutiennent. Ils gémissent et craquent, donnant à la chorale une voix grave, un appel sourd qui se répète inlassablement.
Cette nuit-là, je ne note aucune activité des grands coqs. »

C’EST BEAU, HEIN !?!

31 commentaires sur « « L’oiseau-forêt » de Michel Munier »

  1. Pas le temps ce matin mais j’ai des commentaires à faire sur ce très bel article et ce magnifique livre. Bernard a raison, c’est un médicament, et les extraits cités confirment ce que je pense profondément depuis longtemps : le sacré, c’est la nature.

  2. Merci Bernard pour cet article qui donne énormément envie de lire ce livre.
    Un de plus à ajouter sur la liste du Père Noël.

  3. C’est assez juste de relier Géroudet, Hainard à une génération. Plusieurs marqueurs, en partie disparus, sont à relever : le livre, une expérience sensible, un rapport au temps long, une approche originale et la volonté de transmettre.
    Un écho de cela, en Suisse justement : il se trouve qu’une partie de ma famille réside à Genève et que nous nous sommes vus il y a quinze jours. Un mien neveu est allé voir le film de Vincent Munier, le Chant des Forêts, et il en ressorti comme moi, émerveillé par les images et surtout les sensations. Le personnel du cinéma où il se trouvait, à Genève, était pris de court par le succès et l’affluence.
    Géroudet et Hainard étaient Genevois, leur écho se fait donc encore fortement ressentir aujourd’hui, c’est la puissance de leur œuvre qui résonne encore j’en suis certain. On voit bien que Michel Munier a creusé le même sillon avec les mêmes fruits !
    Je voudrais rappeler enfin que lorsque j’ai démarré mon aventure d’ornithologue dans les années 80, Michel Munier était rapidement devenu une référence dans le Jura, justement en raison de ce qu’il a écrit dans son livre, et en vertu de la création du groupe tétras Vosges (GTV). Le groupe tétras du Jura (GTJ) est directement issu de ses observations.
    Nous lui devons beaucoup, pour le tétras c’est sûr, mais surtout pour une posture singulière, patiente, réfléchie, humble et engagée.
    Une posture qui semble difficile à tenir aujourd’hui, mais qui pourrait se révéler salutaire.

  4. Ce que j’aime bien dans le livre de Michel Munier, c’est que finalement on n’apprend pas tant de choses que ça sur le Grand tétras, l’approche du livre est surtout sensible, liée à l’émerveillement devant la force primitive du Grand tétras, relique glaciaire en sursis dans notre monde changeant.
    Quand on aime la vie, on n’a pas besoin d’expliquer les choses avec des arguments scientifiques, la vie se justifie en elle-même et on n’a pas besoin de la justifier.
    La vie est. C’est pas plus compliqué que ça. Et basta !

  5. Pas besoin de justifier dis-tu Bernard.
    Je trouve que cela pourrait s’appliquer à beaucoup d’autres domaines.
    Bien que je ne sois pas très fan de peinture, il peut arriver qu’un tableau me touche. Il me semble que c’est quelque chose qu’on doit ressentir. Alors quand on nous fait tout un laïus sur ce que ça représente, ce que le peintre a voulu dire etc ça m’horripile. Parfois, on a l’impression qu’il faudrait avoir fait dix ans d’études en philosophie pour avoir le droit de regarder un tableau.
    L’autre jour, j’ai regardé un petit film sur une exposition qui se tient pas très loin de chez moi pour décider si j’irais ou pas. L’artiste était une nana qui fait des trucs très sympas, avec un crayon et des feuilles d’arbres, j’ai bien aimé, mais tout au long du film, elle n’a pas arrêter de déblatérer des « grandes pensées » qui m’ont complètement coupé l’envie d’aller à l’exposition.
    Bien d’accord, pas besoin de tout expliquer, de tout justifier et de ne faire que des choses utiles.
    D’ailleurs, je l’ai déjà dit ici, tant pis je le redis.
    Un titre que j’aime particulièrement: Les conquérants de l’inutile, livre de Lionel Terray.
    Bonne semaine au blogadupdup et ses lecteurs.

  6. Entièrement d’accord avec ce que tu dis.
    Quand un artiste met l’une de ses productions dans l’espace public, cette œuvre ne lui appartient plus, elle appartient au public, ça fait partie de la règle (j’en ai parlé avec Vincent avant-hier soir et il était d’accord avec ça). Il n’a pas à en parler (et surtout pas dans les médias, l’art ce n’est pas de la comm’!). Le public en fait ce qu’il en veut et chacun ressent les choses à sa manière. Et j’irais même plus loin : celui qui la ressent de manière instinctive/intuitive est sans doute plus dans le vrai (au plus près de l’œuvre) que celui qui est dans une pure démarche analytique. L’art c’est plus une question de cœur que de cerveau.
    En poussant le raisonnement jusqu’au bout : une œuvre d’art qui a besoin d’être expliquée en long en large et en travers par son auteur n’est pas une œuvre d’art.
    Le seul critère qui vaille c’est : on est touché ou on ne l’est pas.
    Enfin, c’est mon avis.

  7. IA générative pour moi c’est une limite et le I = intelligence est déjà une imposture. C’est un autre débat.
    Art : certaines œuvres ne sont tout de même pas d’accès facile. Mais un discours trop long, pédant et fermé, c’est effectivement insupportable !
    La nature non plus n’est pas d’un accès facile, en tout cas en grande partie, et ce n’est pas fini car on reste des ignares sur bien des points qui se dévoilent encore aujourd’hui.
    Bon on est moins ignares sur le grand coq c’est vrai, mais c’est normal aussi pour des Jurassiens ou des montagnards !

  8. Christophe tu as raison de faire la différence entre l’IA toute simple et l’IA générative. La limite du tolérable se trouve sans doute là.

  9. Faudrait déjà une IH qui fonctionne autrement que sur 3 pattes avant de se donner un outil genre IA pour paraitre moins con ou pour demander au chat pété comment décorer un couloir…. (IH = Intelligence Humaine)

  10. Ces derniers temps, j’ai vu passer trois fois ce genre d’information, de découverte d’une nouvelle espèce: ce chat, une grenouille et je ne me souviens plus de la troisième. Il me semble que les trois ont été faite en Amérique latine.

  11. La découverte de nouvelles espèces de vertébrés c’est plutôt rare. On annonce plus sûrement la disparition d’espèces connues… 😭
    Pour les insectes c’est de l’ordre de 7000 espèces par an ! Une goutte d’eau parmi les 14 à 20 millions supposés exister… 😜

  12. @Etincelle : pour la grenouille récemment découverte, il s’agit effectivement d’une espèce d’Amérique latine, de Colombie exactement.

  13. L’autre espèce découverte récemment est un lézard qui vit en haute altitude au Pérou.

  14. On discutait ces jours avec Bernard des observations d’oiseaux rares. Une bonne partie ressemblent à des espèces locales, et seul un œil expert peut détecter qu’il s’agit d’une espèce rare plutôt que d’une espèce locale courante. C’est d’autant plus la cas qu’and il s’agit d’une observation à l’œil ou à la jumelle et qu’on a pas des bonnes photos pour regarder sous tous les angles avec tout son temps. Le nombre d’observation est donc probablement plus révélateur du nombre d’experts disponibles que du nombre d’oiseaux atypiques qui passent. (Quoique c’est peut être à relativiser avec tous ceux qui veulent voir des espèces rares parmi les individus courants 🤔)
    ça peut probablement s’appliquer à la découverte de nouvelles espèces.

  15. Entièrement d’accord avec ta remarque Jérôme, c’est en y regardant de plus près et en complétant nos connaissances (et là les informations sont riches et accessibles).
    Je me suis rendu compte lorsque j’étais très actif en pratique ornithologie que le fait de garantir à 100% toute identification n’était pas si simple et surtout que ça permettait de découvrir des raretés.
    Pour relativiser : aujourd’hui beaucoup d’oiseaux rares sont découverts a posteriori sur image ! La machine dépasse l’humain, là aussi ;-)

  16. Quand vous parlez de rareté, est-ce que vous parlez d’oiseaux qui sont vraiment rares ou d’oiseaux qui ne sont pas rares mais rarement vus en France.
    C’est la question que je me suis posée en jetant un oeil sur le lien laissé par Jérôme.
    J’y ai vu entre autre un bruant lapon. Il est sans doute rare chez nous mais pas dans les pays nordiques ? Je sais que j’en ai vu au Groenland mais rien de plus.
    Au passage, j’ai trouvé que le bécasseau roux est magnifique. Une beauté discrète, fine et élégante. C’est vrai aussi que les bécasseaux d’une manière générale (en tout cas, le peu que je connaisse) sont des oiseaux particulièrement agréables à regarder.

  17. Le lien du blog de Marc Duquet répertorie des oiseaux rarement vus en France, mais pas forcément rares plus globalement. Ma remarque sur les observations de raretés vaut pour les deux.
    Le cas du chat tigre de Bolivie est parlant. C’est une espèce dont en estime que la lignée s’est séparée de ses plus proches parents actuels il y a environ 1.4 millions d’année. Une époque ou homo sapiens n’existait pas, et ou homo erectus taillait des bifaces. Elle a donc toujours côtoyé l’homme, et d’ailleurs la « découverte » concerne deux individus trouvés dans un village, dont un initialement adopté comme chat domestique. C’est donc vraiment la présence de quelqu’un avec un œil plus curieux/expert, appuyé ensuite par les tests ADN, qui a permis de répertorier comme nouveau quelque chose qui ne l’était pas vraiment.

  18. A noter que ce sont des petites espèces, voire toutes petites, qui sont découvertes. Le félin découvert en Bolivie est très petit, la grenouille arlequin en Colombie est très petite, le lézard découvert au Pérou ne fait que 6/8 cm de long et bon nombre de nouvelles espèces d’escargots découvertes dans les années passées font moins d’1 mm, soit moins qu’un grain de sable.

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